P��RIGNAC : PAICHEL ET LES ANGES FUGUEURS

Tout débuta au cours d’une petite guerre entre le ciel et l’enfer...

Il semblerait selon Saint-Drôme-de-Querelles que même le ciel est rempli de bons petits diables qui passent leur temps à faire damner les anges “déçus ”. Mais, qui ne le serait pas de voir avec quelle indulgence certains élus laissent leurs chers chérubins fréquenter les diables mal-élevés! En effet, il est vrai qu’il serait difficile d’éduquer les damnés qui vivent dans les bas-fonds du ciel, ou si vous voulez, dans un genre de bidonville appelé : ENFER. Pourtant, à force d’en interdire l’accès aux curieux chérubins, il s’est créé une sorte de complicité entre les petits diables mal-aimés et les chérubins noyés d’amour. À vrai dire, cette antipathie naturelle entre les Élus et Déchus ne pouvait être parfaite...

C’est ainsi qu’un charmant chérubin, appelé Angélo et un vulgaire petit démon du nom de Tison devinrent deux ennemis inséparables. Angélo était le fils de l’ange gardien et Tison se vantait d’être le sale fils du démon du midi. Nos deux ennemis espiègles s’amusaient follement à deviner, ce jour-là, le temps qu’il fallait à une âme du purgatoire pour se décrotter. Tout était beau au ciel, par habitude, et vraiment laid en enfer comme de raison!

Assis sur son nuage préféré, Angélo pratiquait ses vocalises lorsque le petit diable lui lança un pâté de boue pour le faire taire. Il frôla à peine les ailes blanches du chérubin et fit aussitôt une autre boule pour finalement frapper sa cible immaculée. Une grande tache noire apparût sur l’épaule du petit ange avant de s’étendre sur sa manche brodée d’or. Comme il fallait s’y attendre, une guerre terrible se déclara entre les deux immortels. Le chérubin cria dans sa sainte colère :

- Maudit Tison, garde ta sale boue chez toi.

- Va donc te faire déplumer les ailes ouatées, mon petit morpion!

- Et toi, sainte-bénite, attends que je te montre ce que j’ai appris de Saint Tour-de-Passe-Passe!

Angélo fit pleuvoir des boules de ouate sur son ennemi impuissant. Par malheur, l’une d’elle se planta sur ses cornes. Le démon entendit rire son ennemi, ce qui vexa son orgueil.

- Cesse de rire de moi, lui cria-t-il en s’armant d’une énorme boule de boue. Si tu n’arrêtes pas ces hoquets rieurs, je vais te faire descendre de ton nuage pour t’arracher tes plumes angéliques.

- Essaie donc pour voir, grosse tête chaude!

Au même instant, il reçut le pâté à la figure. Ce fut le tour de son ennemi à s’en réjouir. Il sautilla de joie en proclamant sa victoire. - Tu n’es qu’un sale crotté et un maudit malfaisant chronique, gémit alors le chérubin en pleurnichant.

- Et toi, une tête d’eau bénite polluée, répliqua le diable avant de lui faire voir ses fesses rouges.

- Tu n’es qu’un grossier personnage, Tison. Je ne te donnerai jamais plus de gâteau aux anges, si tu veux savoir...

- Tu peux bien le garder ton gâteau soufflé, lui dit le démon en se croisant les bras. De toutes manières, je préfère la chair de poule!

- Niaiseux, lui cria son ennemi en riant, il n’y a même pas de poules en enfer si tu veux mon avis!

- Mon père m’a dit que l’enfer est rempli de poules de luxe. J’espère que tu as ta réponse maudit curieux? Puis, entre nous, il y a plus de seins chez-nous qu’au ciel.

- Des saints? Tu blagues! C’est encore ton père qui t’a raconté cela?

- Oui, mon père sait pas mal de choses que les anges ignorent par nature!

- Ton père est un sale menteur pour oser te raconter qu’il existe des saints en enfer.

Le démon rouge devint noir de colère. Il se pencha rapidement pour se saisir d’un autre pâté et le lança de toutes ses forces sur son compagnon. Il lui fit perdre son auréole. L’anneau disparût entre deux nuages. Angélo s’écria en pleurant :

- Je vais le dire à mon père, maudit malfaisant.

- C’est ça, va le dire également à Saint-Antoine pour qu’il t’aide à retrouver ton chapeau percé.

- Va donc chez le diable!

- C’est déjà fait, lui répondit Tison d’un sourire démoniaque.

Angélo s’en retourna au ciel en pleurant à chaudes larmes. Mais comme les plumes du pavé lui chatouillaient drôlement la plante des pieds, il fut incapable de s’empêcher de rire.

- Sainte-bénite, gémit le pauvre ange, pourquoi faut-il rire lorsqu’on a le goût de pleurer? Est-ce que le ciel serait moins drôle sans ces fichus plumes qui nous obligent à toujours rire? Ce maudit Tison vient encore de me créer des ennuis. Mon père va sûrement m’envoyer vingt mille ans en pénitence pour avoir perdu mon auréole! Il vaudrait mieux me trouver une bonne excuse. Peut-être que Saint Innocent pourrait m’aider à trouver une solution!

- Fssss...

Au même instant apparut derrière lui un cumulus chevauché par un autre chérubin. - Attention Angélo, je n’ai plus de freins...

- Sacré Tourababel, tu as bien failli me frapper avec ton nuage intrépide et dangereux!

Le cumulus termina sa course dans un arbre de Noël.

- Christmas, s’écria l’arbre ébranlé, tu ne peux pas faire attention? Tu viens de briser plusieurs de mes branches, décorées de gadgets de toutes sortes!

- Ce n’est pas de ma faute, s’empressa de répondre l’intrépide chauffard encore étourdi.

- C’est de la mienne, peut-être?, répliqua le cumulus encore emmêlé dans les guirlandes du sapin. Je t’avais pourtant averti, Tourababel, que je ne possède pas les freins d’un nuage vertueux!

Angélo aida son ami à se relever. L’autre lui demanda en riant, justement à cause des fichues plumes du pavé qui faisaient rire tout le monde :

- Qu’as-tu fait de ton auréole, Angélo?

- Je l’ai perdue...sans doute, se contenta de répondre le chérubin en baissant la tête.

- Je parie que tu étais encore en compagnie de ce démon rouge, n’est-ce pas? Tu sais que c’est interdit de parler aux diables? Tu tiens sans doute à convertir ce Tison de malheur? La dernière fois que j’ai tenté de le renvoyer en enfer, il a bien failli me déplumer les deux ailes! À ta place, je ne le reverrais plus; ce n’est pas un bon ennemi pour toi...voyons!

- Je le sais trop bien, Tourababel, lui répondit Angélo d’un air embarrassé. Mais cela ne me redonnera pas mon auréole, sainte bénite de sainte bénite! J’ai bien l’impression qu’elle est tombée sur terre.

- Il faut donc te rendre sur terre pour la reprendre au plus vite, lui fit savoir son ami en s’époussetant les ailes.

- Tu n’es pas sérieux?

- Si tu tiens encore à faire partie du choeur des anges, il te faudra ton cercle doré au-dessus de la tête. Un ange sans auréole est comme un comme un diable sans cornes! À ta place, j’irais voir Saint-Pierre pour lui demander la permission d’aller sur terre.

- Pourquoi donc?

- Mais parce que c’est lui qui détient les clefs de toutes les portes du ciel, mon Angélo. Que feras-tu en revenant de la terre si les portes sont verrouillées? Tu vois bien que j’ai raison! Tu ne peux te permettre de négliger un détail aussi important.

C’est ainsi que le chérubin se présenta devant Saint-Pierre. L’autre l’écouta religieusement avant de lui répondre d’une voix paternelle :

- Si je comprends bien mon Angélo, ton auréole serait tombée sur terre? C’est grand la terre tu sais! Par contre, les auréoles ne courent pas les rues...C’est évident! Donc, il est possible que tu puisses la retrouver facilement. Je veux bien te laisser sortir du ciel, à la condition de revenir en compagnie de l’âme qui aura été la première à toucher ton auréole. Tu dois comprendre que je veux m’assurer qu’il s’agisse d’une âme pure, sans quoi, qui t’acceptera dans le Choeur des anges avec un anneau taché?

- Si une sale âme ose toucher à mon auréole, je serai à tout jamais banni du Choeur céleste?, demanda craintivement le chérubin.

Saint-Pierre opina d’un large signe de tête avant de conduire le petit ange vers la porte de service. Il lui dit en montrant un escalier en spirale :

- Celui-ci conduit sur la terre des tentations, mon Angélo. Sois prudent et le plus discret possible. Je n’ai pas l’habitude d’accorder une telle permission, tu sais! Allons, va vite chercher ton auréole et n’oublie pas ce que je t’ai demandé.

- Vous allez voir que j’en aurai pour un court instant, bon Saint-Pierre, lui répondit l’ange en courant dans l’escalier.

- J’ai l’impression que ce chérubin n’aura pas la tâche facile, se dit St-Pierre en voyant une ombre rouge suivre discrètement le petit innocent. Je vais donc le surveiller du coin de l’oeil.

Angélo arriva au bout de l’escalier vertueux qui touchait la cime d’une haute montagne. De là, il scruta tous les coins du monde à la recherche de son anneau précieux. Il distingua bientôt un petit cercle d’or au nord de l’Amérique, plus précisément à l’est du Canada. Il s’agissait d’une magnifique région frontalière située entre la province de Québec et celle de l’Ontario. On lui donnait le nom d’OUTAOUAIS. Près de là, coulait une rivière où s’y dressait une chaîne de montagnes arrondies appartenant au “ bouclier canadien ”.

L’auréole se trouvait sur le toit d’un vieux collège, jadis animé par des pensionnaires espiègles... mais fort bien élevés. Angélo n’avait plus qu’à reprendre son anneau d’or et à retourner au ciel. Heureusement pour lui, personne ne l’avait touché. Le chérubin s’envola rapidement vers l’Outaouais pour atterrir bientôt sur le toit du collège Saint-Alexandre. Il faisait nuit et le clair de lune se confondait avec l’auréole, demeurée en équilibre sur le bord de la corniche. Juste en bas se trouvait une grosse statue du Sacré-Coeur, juchée sur un piédestal. Angélo la salua respectueusement avant de lui dire timidement :

- Vous comprenez, Seigneur, mon auréole est tombée sur terre. Je viens simplement la ramasser avant de retourner au ciel. Vous n’allez pas le dire à mon père, bon Jésus?

Le chérubin vit alors l’une des mains de la statue se mouvoir lentement. Elle semblait indiquer un coin précis du toit où y apparut, à l’instant même, ce maudit diable de Tison. Il marcha allégrement sur la corniche en disant :

- Salut Angélo, ainsi nous allons faire la FÊTE sur terre!

- Comment ça, faire la fête?, lui demanda son ennemi agacé. Je désire simplement reprendre mon bien afin de retourner au ciel. - C’est ce que tu crois?, répondit le démon avant de souffler sur l’anneau qui vola un moment dans les airs avant de disparaître derrière un bois.

Zut alors!, s’écria le chérubin en colère. Maudit que tu es malfaisant!

- On ne doit pas dire “zut”, mais plutôt “merci” à celui qui va te faire découvrir le monde en fête! Il y a sûrement de fichues bonnes raisons pour que tant d’âmes humaines se perdent sur la terre des plaisirs. Je serais bien stupide de m’en priver puisque je n’ai rien à perdre comme démon!

- Pas moi Tison, lui répondit le chérubin, à présent assis sur les épaules du Sacré-Coeur.

- C’est ça, demeure-y assis pour l’éternité et demande en même temps au Sacré-Coeur de te bercer. Pendant ce temps, je vais rechercher ton auréole. Tu sais ce que je vais en faire de ton chapeau rond, mon Angélo? Je vais l’emporter en enfer pour m’en servir comme banc de toilette.

- Non, gémit le pauvre ange déjà à ses côtés. Faisons un pacte, Tison. Si tu me jures de ne pas toucher mon auréole, je vais demeurer trois jours sur terre en ta compagnie.

- Trois jours? Pacte conclus, répondit son ennemi inséparable.

L’aube venait à peine d’effacer cette belle nuit d’automne lorsqu’un gros St-Bernard sortit de sa niche pour s’élancer dans un champ de maïs. Comme il venait d’apercevoir un lièvre, Pudding, puisqu’il se nommait ainsi, disparut rapidement sous l’épaisse jungle d’épis. Il revint de sa chasse en tenant une petite auréole entre les dents jaunies. D’un pas assez lourd, la bête dont la couleur rappelait celle du pudding au caramel, se dirigea vers un potager où son maître y cueillait quelques légumes.

Cet homme se nommait, Fontaimé Denlar Paichel. C’était un genre d’excentrique célibataire qui s’était installé depuis quelques années sur une ferme fort délabrée. Il possédait un potager rempli de pommes de terre et surtout de plusieurs mauvaises herbes. Près du jardin se trouvait une vieille maison dont l’aspect général faisait penser à un gros poulailler de couleur rose. Elle était dressée au milieu d’un terrain sablonneux. Le locataire de cette maison semblait aussi délabré que celle-ci. Ses culottes trouées, sa chemise usée et ses bottines de construction lui donnaient un air de clochard. Ce grand rêveur infortuné avait les cheveux longs, du moins autour du crâne. Un petit îlot de poils en ornait le sommet et ne risquait surtout pas de retomber sur le large front du fermier. Sa petite barbiche de chèvre lui donnait tout de même un petit air moyenâgeux.

Paichel était encore agenouillé dans son potager lorsqu’il entendit venir son chien. Il tenta de se redresser avant que la bête lui saute amicalement sur le dos, mais Pudding s’était déjà élancé sur lui pour lui prouver son affection. Le pauvre homme se retrouva à plat ventre entre deux rangs de patates. Il se souleva légèrement au-dessus d’une touffe de mauvaises herbes avant de crier :

- Sacré-nom-d’un-chien, combien de fois va-t-il falloir te demander de ne plus sauter sur les gens? Tu sais Pudding, tu n’es pas de la taille du petit pitou-pékinois de notre voisine pour t’amuser à l’imiter.

- Wouf, jappa joyeusement le chien entre les dents pour ne pas perdre son trésor.

L’homme se retourna difficilement sur le côté pour tenter de repousser la grosse tête de son fidèle St-Bernard. Mais tel un maître sans pouvoir, il attendit que son chien retire ses pattes pour se retourner complètement. Pudding s’étendit près de lui dans le but de dévorer son trésor comme s’il s’agissait d’un os doré.

- C’est quoi cet objet étrange?, lui demanda son maître sans attendre. Allons, ouvre ta gueule si tu veux un biscuit.

La bête quelque peu stupide s’exécuta mais aucun biscuit ne vint remplacer cet anneau que tenait à présent son maître. Celui-ci le fixait d’un air excité.

- On dirait bien de l’or mon brave Pudding! Oui, c’est bel et bien de l’or d’une rare pureté! Mais veux-tu bien me dire ce que faisait cet anneau dans ta gueule?

La pauvre bête n’avait rien à lui dire; elle attendait toujours son biscuit la gueule ouverte. Sa patience égalait sa docilité et sa douceur comme tous les représentants de sa race. Paichel se releva en lui disant ironiquement :

- D’accord mon Pudding, une promesse est une promesse! Tu mérites bien ce biscuit pour m’avoir trouvé de l’or.

- Un seul biscuit contre mon trésor?, lui jappa le chien dans sa langue animale.

- Un biscuit se mange et non cet or, lui répondit l’homme sans attendre. Bon, je veux bien t’en offrir deux pour te prouver ma générosité.

- à quatre biscuits mon maître, c’est une affaire en or que tu fais!

- D’accord, mais seulement si tu me dis où tu as trouvé cet objet. J’espère qu’il n’est pas volé surtout!

- Je l’ai trouvé dans le champ de maïs de notre voisin Christopher Latimer. Tu devrais peut-être lui demander s’il a perdu ce cerceau, mon maître!

- Voyons Pudding, il est évident que monsieur Latimer ne possède aucun objet en or. Il faudra tout de même que je m’informe discrètement au sujet de cet anneau qui doit valoir une véritable fortune.

Paichel conduisit son chien à l’intérieur de sa pauvre demeure et l’entraîna vers un coin de la cuisine afin de lui faire voir la boîte de biscuits. Celle-ci valait aux yeux de Pudding encore plus que cet objet trouvé dans un champ. Son maître paraissait si heureux que la bête ne pouvait que se féliciter d’avoir contribué à cette joie mystérieuse. Mais comment un simple cercle doré pouvait-il changer les humeurs d’un homme en un instant? Vraiment, le chien ne pouvait en comprendre les motifs et préféra sortir de la maison en tenant les quatre biscuits entre les dents. Un tel bien ne pouvait se dévorer que secrètement dans sa niche.

L’homme profita de cet instant de solitude pour examiner l’anneau avec soin. Puisque sa vieille balance de cuisine se trouvait à sa portée, il y déposa l’auréole pour la peser. Il était si concentré par son travail qu’il ne fit aucun cas des curieux bruits de pas sur sa couverture.

Nos deux anges s’amusaient à arracher les tuiles du toit.

- Tu es certain que c’est par ici qu’il faut entrer?, demanda candidement le petit ange.

- Affirmatif, lui répondit le fils du démon du midi en lançant au loin des morceaux de bardeau, de la laine isolante et même des pièces de bois.

- Mais qu’est-ce qui te fait dire que mon anneau se trouve là?

- J’en suis convaincu et surtout très heureux de te faire beaucoup de peine en t’apprenant que tu vas devoir monter au ciel avec l’âme d’un fichu personnage. C’est lui qui détient ton chapeau doré. J’ai cette impure impression que Saint-Pierre ne voudra plus te laisser remettre ton auréole pour les cinquante millions d’années à venir! C’est le temps qu’il faudra à ton père pour effacer les marques de doigts de ce Paichel!

- Paichel? Tu connais donc son nom?

- Bien entendu que je connais cet homme que mon père aurait bien aimé conduire cent mille fois en enfer si ce n’est de la Vierge qui semble le protéger comme une poule.

- Pourquoi la Sainte Vierge voudrait-elle le protéger s’il est dû pour l’enfer?

- Je pense que c’est à cause d’une vieille histoire qui serait arrivée à ce pécheur alors qu’il était encore un nouveau-né. Sa mère adoptive, un peu trop chrétienne sur les bords aurait décidé de lui donner un bain d’eau bénite pour le guérir d’une mauvais rhume. Beurk...de l’eau bénite! Si tu veux mon avis, c’est pire que l’acide sulfurique! Il faut vraiment être masochiste pour oser se tremper le bout d’un doigt dans le bénitier.

- De l’eau bénite, c’est justement un parfum pour l’âme. C’est comme ce produit efficace que les humains utilisent pour éloigner les insectes nuisibles!

- Que veux-tu dire au juste, Angélo? Oserais-tu comparer les diables à des insectes nuisibles?

Le chérubin se mit à rire de bon coeur tandis que son compagnon vola autour de lui en criant de colère :

- Je te préviens que je pourrais décider de manquer à ma parole et m’emparer de ton auréole pour la salir, lui dit froidement son ennemi.

- On dirait bien que tu manques totalement d’humour pour te fâcher ainsi sans raison.

- En enfer, il n’y a rien de drôle et personne n’enseigne à faire des sourires. On grimace, c’est tout! Donc je te préviens que si je manque à mon serment, c’est toi qui devra le regretter. De toute façon, ça ne serait pas la première fois qu’un diable manque à son serment. Il faut à présent reprendre ton chapeau percé puisqu’on est ici pour ça. Ensuite...Oui, nous irons faire la fête dans les grandes villes.

Le petit ange cessa de rire et aida son ennemi à pratiquer un trou dans la couverture. Paichel était si excité par son trésor qu’il ne remarqua nullement la large fissure au plafond, juste au-dessus de sa tête. Encore une fois la Vierge semblait le protéger car il s’éloigna du comptoir de cuisine au moment où les anges passèrent à travers le plafond. Ils tombèrent assis sur le comptoir dans un bruit d’enfer. Ce vacarme aurait dû faire sursauter notre homme, mais Paichel était vraiment plongé dans ses rêveries. Alors qu’il faisait dos aux intrus, le fermier se disait en se grattant la barbiche :

- Je pourrais sans doute me payer une grosse maison avec cet or! Non, soyons plus modeste et économe dans mes investissements. Je me conterais volontiers d’une tente-roulotte, après tout!

- Hum, monsieur...dit timidement Angélo pour attirer son attention.

Mais notre homme dépensait mentalement le revenu que lui rapportera la vente du cerceau d’or et n’entendait pas la voix de l’ange derrière lui. Alors Tison lui cria bêtement :

- Oh là, le père, on veut l’objet que tu tiens dans les mains. Dépêche-toi car nous sommes déjà en retard pour aller faire la fête dans les “ poulaillers des grandes villes” comme le dit si bien mon père!

En attendant que cet homme se retourne pour lui remettre l’anneau, Tison commença à se débarrasser d’une couche de plâtre demeurée entre les cornes. Mais Paichel semblait faire la sourde oreille. Le démon s’énerva rapidement en lui lançant derrière la tête un morceau de plâtre qui était demeuré en équilibre sur l’épaule d’Angélo. Le vieux rêveur se frotta machinalement la nuque d’un air étonné avant de se retourner lentement vers les anges. Lorsqu’il releva ensuite les yeux pour examiner le trou du plafond, il prit une grande respiration avant de dire aux anges poussiéreux :

- Sacré-nom-d’un-chien, d’où sortez-vous, vous deux?

- Du plafond, répondit fièrement Angélo.

- Est-ce une façon d’entrer chez les gens en passant par le plafond? Non, ne me répondez pas! Laissez-moi deviner! Je parie que vous êtes des lutins du Père Noël qui avez chuté en dehors de son traîneau?

Puisque les anges l’examinaient d’un air amusé tout en demeurant silencieux, Paichel se gratta le front en ajoutant :

- À moins que vous veniez de sauter d’un avion sans vos parachutes? C’est pas ça? Oh, j’ai trouvé, vous êtes des extra-terrestres qui ignorent l’utilité d’une porte de maison!

- Non monsieur, s’empressa de répondre le chérubin en riant. Vous savez, mon nom est Angélo et je viens du ciel. Lui, c’est Tison, un vrai démon de l’enfer.

Le fermier se gratta le nez tout en s’exclamant joyeusement :

- Mais si, pourquoi pas! Il fallait juste y penser n’est-ce pas? Et si je vous disais que les bébés sont transportés par des grosses cigognes peu de temps après être né de gros choux, vous me croiriez n’est-ce pas?

- Oh oui, répondirent les anges d’un air innocent.

L’homme avait cette nette impression de faire rire de lui. Pour tout dire, il s’amusait beaucoup à leurs dépens. Il s’approcha de Tison pour lui toucher une corne en souriant.

- Hum, elle semble bien collée! Ta maman s’est servie d’une colle forte?

- Tu blagues, mes cornes pourraient te faire un maudit trou dans la peau, lui répondit le diable d’une voix agacée.

- Et toi, ces ailes sont vraiment belles et solides, dit l’homme en tirant sur le tout de celles-ci pour en vérifier la solidité. Ton costume d’halloween est parfait mon petit! Il est même facile à salir. J’espère que ces plumes blanches se nettoient facilement au lavage car ta maman va sacrer en voyant cette poudre de plâtre au bout de tes ailes.

Angélo et Tison s’examinèrent d’un air embêté. Paichel était persuadé d’avoir devant lui deux farceurs déguisés en ange et en démon.

- Ta mère a confectionné elle-même tes ailes et ta jolie robe mon petit?

- Mais non monsieur, lui répondit Angélo d’un air déconcerté. Tous les anges se vêtissent ainsi au ciel, vous savez! Moi, je suis de la famille des chérubins... - Et moi, celle des malfaisants, s’empressa de lui dire Tison.

Le fermier ne savait plus s’il devait rire ou croire ce petit diable nu. Il lui dit tout de même timidement :

- Écoute mon petit, je ne voudrais pas passer pour un puritain, mais si tu as l’intention de te présenter tout nu devant les gens qui te donneront des friandises pour l’Halloween, attends-toi à plusieurs ennuis.

- En enfer, tout le monde est nu et ainsi, personne ne peux se vanter des habits qu’il portait sur terre, si tu veux le savoir...le père!

- Sacré-nom-d’un-chien, ce n’est pas la langue qui te fourche lorsque tu parles à un adulte de mon âge, lui fit savoir son hôte. On ne t’a jamais enseigné comment t’adresser aux gens, ma parole!

- Bah, je manie beaucoup mieux la fourche que les mots, mon vieux! Puis, je te dirai que les malfaisants n’ont aucun besoin d’apprendre le respect des autres. On se débrouille en parlant mal. C’est normal pour des diables, non?

Alors que son ennemi parlait au fermier, Angélo descendit discrètement du comptoir dans le but de reprendre son auréole, demeurée sur un coin de la table. Mais dès qu’il tendit la main pour la toucher, Paichel s’en saisit avant lui. Il s’exclama en hochant tristement la tête :

- Ah, je comprends tout à présent! Vous êtes deux sales petits voleurs qui croyaient pouvoir me berner dans le but de me ravir mon trésor, n’est-ce pas?

- Mais pas du tout, lui répondit l’ange apeuré. Cet anneau est mon auréole. Puisqu’elle est tombée sur terre, je suis donc ici pour la reprendre.

- Je suis disposé à te croire sur parole si tu admets, de ton côté, qu’une auréole doit pouvoir se maintenir au-dessus de la tête comme ça, s’exclama ironiquement le fermier. Regarde, si je cherche à la faire tenir dans les airs comme celles qu’on voit dans les livres d’images religieuses, elle ne tient pas derrière ma tête.

- Puis-je la placer derrière la mienne, monsieur?

Paichel plaça joyeusement l’auréole au-dessus de la tête du chérubin et lâcha l’objet en s’exclamant :

- C’est impossible voyons! Qu’attends-tu pour tomber?

- Elle ne tombera pas, monsieur, dit timidement le petit ange.

L’anneau doré flottait en équilibre là où il devait être et au grand désespoir de Paichel. Le pauvre homme en éprouva beaucoup de chagrin.

- Oui, c’était ton auréole et non un simple anneau d’or qui aurait fait ma fortune. Je ne sais vraiment pas si tu peux t’imaginer ce que pouvait représenter cet objet aux yeux d’un pauvre infortuné comme moi? Sais-tu que je n’ai aucun argent pour refaire le toit de ma maison? - Pourquoi t’inquiéter de le faire réparer, le père!, lui dit le petit diable sans coeur. Saint-Pierre désire te parler dans le nez puisque tu as été la première âme à toucher l’auréole d’Angélo. Tu vas mourir dans trois jours, soit lorsque nous reviendrons de faire la fête, mon ennemi et moi.

- Mourir?, s’écria Paichel en claquant des dents; mais pourquoi dois-je mourir si jeune?

- Si jeune, quelle blague le vieux!, s’exclama méchamment le démon ingrat. Tu pourrais facilement te faire passer pour le père de Noé. Puis, entre nous, c’est ton âme qui doit suivre Angélo et non ta carcasse, le père!

- Maudit Tison, tu ne pourrais pas être moins dur envers le monsieur? Je trouve que tu ne sais vraiment pas vivre!

- Tu apprendras, mon plein de ouate que j’existais avant Adam et Eve, répliqua sans attendre son ennemi inséparable. Alors pour savoir vivre et surtout très longtemps, je n’ai nul besoin de l’apprendre!

- Oh malheur, gémit le pauvre homme en s’affaissant mollement sur une vieille chaise; ainsi donc, je dois mourir. Qui veillera sur mon brave chien Pudding?

C’est alors que lui revint ce détail.

- Mais j’y pense, dit-il d’un air amusé, ce n’est pas moi qui a été le premier à toucher ton auréole, mais Pudding. Oui, c’est la vérité mon cher ange! - Ton CHIEN!, s’écria Tison en bouffant de rire.

- Sainte Bénite, je vais avoir l’air ridicule avec l’âme d’un chien, gémit le chérubin en secouant la tête. Au fait, un chien possède-t-il une âme monsieur?

- Ce n’est pas important, lui répondit le fermier en se relevant tristement de sa chaise délabrée. Je vais devoir trouver un nouveau maître pour Pudding puisque c’est moi qui t’accompagnera là-haut. On ne sait jamais, peut-être que Saint-Pierre te refusera le droit de porter ton auréole si tu lui présentes l’âme d’un chien!

- Et toi le bonhomme, mon père sera ensuite heureux de pouvoir te traîner en enfer, lui dit Tison en souriant.

- Non Tison, ton père ne touchera pas à monsieur Paichel, s’écria le chérubin en saisissant affectueusement la main du pauvre homme. Puisque mon père est l’ange gardien, il saura bien renvoyer le tien en enfer encore plus vite que tu le crois!

- Tu crois cela gros paquet de ouates molles? Tu sauras que mon père est plus fort que le tien. Il a même été en mesure de soulever la fournaise de l’enfer avec ses dents!

- Le mien pourrait le faire avec son petit doigt si tu veux mon avis! Il s’est déjà battu contre un dragon qui avait la taille de la lune et après l’avoir saisi par la queue, il l’a lancé sur la planète Pluton!

- Menteur, il n’y a même pas de dragon, lui répondit son ennemi en se moquant de lui. S’il en existait un seul exemplaire, mon père le ferait vite rôtir pour s’en servir comme cure-dents.

- Menteur toi-même maudit démon de malheur! Ton père est si petit que Saint-Pierre pourrait le mettre sous son saint pied et l’écraser par sa sainte semelle comme une punaise infecte.

- Si l’âme de ce vieux Paichel est devant Saint-Pierre, c’est lui-même qui suppliera mon père de venir la chercher avant qu’elle salisse le ciel, mon petit retardé!

- L’âme de monsieur Paichel est peut-être crottée mon Tison, mais je sais qu’elle demeure très bonne malgré les apparences.

- Bah, nos rues sont pavées de bons diables en mal de bonnes intentions, mon Angélo. Comme nous n’avons que trois jours pour faire la fête, ce Paichel pourrait toujours les gaspiller en demeurant en notre compagnie. De toutes manières, il serait ridicule de l’envoyer se confesser puisqu’il en aurait pour des années à compter le nombre de ses péchés!

Le pauvre homme songeait uniquement à trouver un nouveau foyer pour son Pudding et la conversation animée entre les anges fugueurs ne l’intéressait pas. Il dit en opinant de la tête :

- Je pense que l’un de mes bons voisins sera intéressé par mon St-Bernard. Ce soir, c’est l’Halloween et je vais me costumer pour la passer en compagnie de Pudding. Il raffole de cette fête vous savez! Nos voisins ont toujours quelques succulents biscuits à placer dans son sac. - On dirait bien que vous l’aimez beaucoup votre St-Bernard?, demanda candidement Angélo.

Les anges virent des larmes s’écouler sur les joues du fermier. Le vieil homme dit simplement:

- Oh, si j’oublie de passer l’Halloween ce soir, elle va m’en vouloir cette pauvre bête!

- L’Halloween est une grande fête pour les animaux?, demanda Tison d’un ton moqueur.

- Non, c’est un soir spécial où tous les enfants se costument avant d’amasser des sucreries de toutes sortes.

- Moi, si c’est pour ramasser des sucreries, je veux bien y prendre part afin de faire damner mes copains de l’enfer en mangeant ces trucs devant leurs figures.

- Pas moi Tison, lui dit son ennemi généreux de nature. J’aimerais les partager avec les âmes du purgatoire afin de sucrer leur monde amer.

Paichel rit de bon coeur avant de lui répondre:

- J’ignore si les âmes peuvent apprécier ce genre de friandises, mais tes intentions sont bonnes. Maintenant, il faudrait se préparer pour cette soirée, n’est-ce pas?

Angélo était parfait dans son costume d’ange mais il fallait tout de même trouver un vêtement plus décent pour le petit diable rouge. Paichel le conduisit devant un gros coffre en bois qui contenait plusieurs habits et guenilles démodés que l’homme conservait depuis des années. Le démon fouilla donc dans celui-ci pour en sortir un gilet qu’il trouvait tout à fait approprié à son style.

- C’est cela qu’il me faut, le père! On dirait la face de mon oncle Belzébuth lorsqu’il revient d’une mauvaise cuite. C’est lui qui est représenté sur ce gilet que j’ai envie de porter ce soir.

- Si tu veux!, lui répondit l’homme satisfait.

Le jeune démon venait de trouver un genre de T-shirt qui montrait la figure d’un diable grimaçant. Paichel eut un petit sourire amusé en disant à Tison :

- Ce vêtement m’a été offert un jour par une bande de motards qui hantaient les environs. Ils m’ont demandé de réparer le moteur de l’une de leurs machines de fous en retour d’une caisse de bière.

- Ces motards étaient sûrement des amis de mon oncle Belzébuth puisqu’il aime également la bière et tous les spiritueux, dit le démon sans hésiter.

- Oui, mais pas le spirituel, lui répondit le chérubin en souriant à Paichel.

Le soir venu, le fermier plaça un sac de plastique au collier de son St-Bernard et le coiffa d’un ancien chapeau de pompier. Pudding se prêta volontiers à ce petit déguisement en reniflant les quelques biscuits que venait de déposer Angélo dans son sac. La bête vit ensuite Tison imiter le petit ange puisqu’il fit semblant de déposer ses biscuits afin de les garder discrètement dans sa main. Le chien l’examina se retourner et se gaver du présent qui lui était destiné. Il grogna à son maître :

- Tu parles d’un maudit hypocrite! Il a mangé mes biscuits ce petit mal élevé.

- Il a osé faire cela?, lui demanda Paichel en réfléchissant rapidement à un moyen de le punir de sa gourmandise. Ce n’est pas grave mon Pudding, ces biscuits n’étaient pas les vrais que je voulais t’offrir, mais des gousses d’ail que j’avais dissimulé dans ces galettes pour éloigner les mauvais esprits. Ainsi, aucun diable n’osera mettre sa main dans ton sac pour te voler tes friandises!

Le petit diable pâlit aussitôt. Il passa du rouge au jaune, du jaune au vert et même du blanc au violet. Angélo lui dit en riant :

- C’est ainsi qu’on est puni maudit égoïste pour avoir mangé le bien d’autrui!

- Pourquoi dis-tu cela mon petit ange?, demanda ironiquement le fermier en souriant à Tison. J’ose croire que ton ami n’était pas assez gourmand pour prendre de la nourriture qui ne lui appartenait pas?

Tison suait à grosses gouttes et changeait toujours de couleurs comme les feux de circulation. Comme tous les diables, il n’appréciait pas l’odeur et le goût de l’ail. Lorsqu’il comprit enfin qu’il s’agissait d’un bon tour de Paichel, il se mit en colère. Le fermier courait autour de la table en tentant d’éviter les cornes pointues dans les fesses. Heureusement que Pudding mit fin à cette poursuite effrénée en sautant simplement sur le petit diable. Tison se retrouva à plat ventre et le gros chien pacifique demeura assis sur lui en jappant joyeusement :

- C’est ça, fais semblant de nager dans de l’eau bénite pour te calmer.

- Je vais le dire à mon père que tu m’as battu, grosse tête à poils, gémit le jeune démon colérique. Enlève tes grosses pattes sur moi si tu ne veux pas que je les morde.

Le chien demeurait insensible à ses menaces et le diable finit par se calmer malgré lui. Puis, comme personne ne tenait à manquer cette fête d’Halloween, Paichel dit aux anges fugueurs :

- Bon, puisque vous êtes prêts pour cette fête, il me reste à me costumer. Attendez-moi, je reviens tout de suite.

- Pour moi, il va se vêtir en vieux navet, dit ironiquement le démon en souriant à son ennemi.

Le fermier revint bientôt, vêtu comme un clochard. À vrai dire, il portait l’un de ses vieux smoking qui datait d’une époque où cet homme possédait des millions de dollars. En effet, Paichel fut autrefois l’un des hommes les plus riches au monde. Il dilapida sa fortune en donnant toutes sortes de soirées mondaines et surtout aux oeuvres de charité. Cet ancien millionnaire fit sourire Angélo lorsqu’il le salua à la manière des gens de la haute société bourgeoise. Le gentlemen possédait encore son chapeau haute-forme à présent dévoré par les mites, ainsi que des gants blancs troués. Ses souliers vernis s’étaient arrondis avec les années. Puis, son manteau à queue, déchiré sur les coudes, témoignait d’une usure abusive du vêtement. Toutefois, ce noble clochard avait fière allure lorsqu’il s’appuyait sur sa canne achetée au marché aux puces. Paichel dit alors aux anges amusés :

- Cette canne appartenait au magicien d’Oz vous savez! C’est du moins ce que m’a affirmé le marchand!

- Le magicien d’Oz!, s’exclama Angélo impressionné; c’est lui qui a fait jaillir l’eau d’un rocher du désert?

- Pas tout à fait, lui répondit le clochard en riant de bon coeur. Tu sais, je ne voudrais pas me séparer de cette canne pour tout l’or au monde...Du moins, j’en discuterais sérieusement avec l’intéressé!

- Ta canne est toute rouillée si tu veux mon avis, le père, lui dit Tison d’un air dédaigneux.

- Tu as cette manie détestable de t’amuser à mépriser ton prochain, petit diable, lui répondit sèchement Paichel. Je pense que nous ferions mieux d’aller passer l’Halloween en espérant que la générosité des gens change ton coeur pour un court moment dans ta vie d’enfer!

Paichel, Angélo, Tison et Pudding se présentèrent à plusieurs portes pour recevoir des friandises de toutes sortes. Le chien vit avec plaisir son sac se remplir de succulents biscuits. Angélo et Tison se firent même féliciter pour leurs jolis costumes, tandis que Paichel se contentait de saluer les gens avec son chapeau en disant : “Halloween apple ”. Angélo attendit d’être sur le trottoir pour lui demander la signification de cette expression. En effet, personne n’avait encore déposé une pomme dans son sac et cela l’intriguait beaucoup de savoir pourquoi les enfants du voisinage utilisaient cette formule étrange pour demander des bonbons.

- Autrefois, lui dit Paichel en souriant, la tradition voulait que l’on dépose des pommes et d’autres fruits dans le sac des enfants. Aujourd’hui, on devrait peut-être dire : Halloween candy puisque les pommes ne sont plus tellement les bienvenues dans les sacs à friandises. Les enfants oublient sans doute qu’il fut un temps où les pommes et les oranges étaient des denrées si rares que nous en retrouvions seulement dans nos bas du Jour de l’an!

- Moi, j’aime bien les pommes, surtout celles du paradis!, lui répondit ironiquement le petit ange en poursuivant sa tournée amusante dans le village.

Nos amis frappèrent à la porte d’une riche demeure et une jolie femme plaça généreusement des bonbons dans le sac des deux anges tout en éprouvant un certain mal à l’aise. C’était que Tison l’examinait si intensément que ses yeux en roulaient dans leurs orbites. La pauvre dame finit par lui dire d’un air agacé :

- Dis-moi mon petit, personne ne t’a enseigné à ne pas regarder les dames de cette façon?

- Oh non, jamais la mère! Mon père est le démon du midi et surtout un excellent coureur de jupons. Si tu en possèdes quelques uns, je vais les mettre dans mon sac. Je prendrais même ceux qui sont troués.

Le jeune démon se fit gifler sans avertissement pour lui apprendre la politesse. Comme Angélo se moqua de lui en riant de bon coeur, la femme le gifla à son tour pour ensuite leur fermer la porte au nez.

- Sainte Bénite, gémit le pauvre chérubin en regardant Paichel. Vous parlez d’un monde en envers! Au ciel, on rit lorsqu’on a le goût de pleurer et sur terre, on pleure si on ose rire?

- Maudite crotte de damné, s’écria son ennemi en colère. Mais qu’est-ce que j’ai dit de mal à cette femme? Cela m’apprendra à vouloir faire mon poli envers les porteuses de jupons!

Paichel ne fit aucun commentaire puisque la porte s’ouvrit au même instant et un gaillard se dressa devant le pauvre clochard. C’était le mari de cette dame, n’est-ce pas! Il était là, le poing dressé devant le nez de Paichel et criait à quelques centimètres seulement de sa figure :

- C’est toi le coureur de jupons qui possède un fils mal élevé?

- Pardon?, se contenta de répondre sa victime apeurée.

L’imposant monsieur ne s’attendait à aucune justification de la part de ce clochard au regard hébété. Il lui ramena un coup de poing au menton sans toutefois parvenir à émouvoir Paichel. Il demeurait devant lui sans défense et se laissait injurier sans rien dire.

Au même instant arriva une voiture-patrouille de la Sûreté du Québec. Elle freina brusquement devant cette maison et un vaillant policier en sortit pour venir mettre un terme à cette querelle malheureuse. Plusieurs voisins et enfants s’étaient déjà rassemblés sur le parterre de cette riche maison afin d’écouter les propos disgracieux du gaillard envers le clochard pacifique. L’agent parvint à calmer le mari frustré dès qu’il fit l’arrestation de sa victime. Paichel en était presque soulagé car, il faut le dire, ce gros monsieur musclé était vraiment ce genre d’homme violent qui s’imaginait régler ses problèmes par la force. Il rentra chez-lui en descendant dans une langue liturgique improvisée, tous les saints du ciel. Le petit ange répondait naïvement après chaque évocation : “ Priez pour nous”.

Une fois entraîné près de la voiture du policier, le clochard se plaça lui-même les mains derrière le dos. L’agent semblait fort bien le connaître puisqu’il lui dit d’une voix agacée :

- Je commence à me poser de sérieuses questions à votre sujet, monsieur Paichel! Il ne se passe pas une seule semaine sans que vous vous retrouviez les deux pieds dans un plat. La semaine derrière, je vous ai décroché sur une corde à linge. La semaine précédente, je vous ai retrouvé assis sur un billot qui se dirigeait dangereusement vers les chutes. Et j’en passe... Il n’y a pas si longtemps, c’est un taureau qui vous poursuivait sur la route. Si j’étais à votre place, je chercherais à présent à justifier cette querelle entre vous et...monsieur le maire. Vous me comprenez?

- C’est pourtant très simple monsieur l’agent Le Grand, s’empressa de lui dire le clochard en affichant un air exalté. Voyez-vous, le petit démon s’est malheureusement montré impoli envers la dame de ce monsieur et celui-ci est sorti de chez-lui pour me demander si j’étais le père coureur de jupons de ce petit mal élevé!

- Bon, un instant voyons, cela semble bien compliqué votre affaire! Premièrement, je suis l’agent Leblanc et non Le Grand, même si cela me ferait rudement plaisir d’être plus grand! Deuxièmement, que faites-vous en compagnie de ces deux enfants? Ils sont vos neveux ou encore, les fils de vos voisins?

- Pas du tout monsieur; le petit ange vient du ciel et l’autre arrive malheureusement de l’enfer.

- Et moi monsieur Paichel, je viens peut-être du purgatoire?, lui demanda froidement le policier. Maintenant, dites-moi où demeurent ceux-ci afin que je puisse les reconduire à la maison.

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