P��RIGNAC : PAICHEL ET LES ANGES FUGUEURS

Paichel leva les yeux vers le ciel en disant ironiquement :

- C’est sans doute là quelque part! Le mieux serait sans doute de le demander à Angélo lui-même.

- Vous savez ce qui peut en coûter à quelqu’un qui ose nuire au travail d’un policier? J’espère seulement ne pas devoir vous accuser de détournement de mineurs, n’est-ce pas? Maintenant, allez-vous me donner gentiment leurs adresses?

- Mais je viens à peine de la donner, répondit le clochard en riant. Ce n’est tout de même pas de ma faute si deux anges fugueurs ont décidé d’atterrir chez-moi en passant par mon plafond de cuisine!

Puisque l’agent Leblanc n’était pas le genre à se laisser endormir par de telles fabulations, il regarda les deux anges en train de se gaver de sucreries. Angélo s’approcha dès que le policier lui fit un signe du doigt.

- Dis-moi mon petit, demeures-tu loin d’ici?

- Je demeure au ciel, monsieur!

- Au ciel? Et je présume que ton copain vient de l’enfer?

- Oui monsieur, Tison est le fils du démon du midi et moi, celui de l’ange gardien vous savez!

- Oui, c’est très bien ça! Mais dis-moi, tu es vraiment tombé du ciel pour passer à travers du plafond de monsieur Paichel?

- Oh non monsieur, c’est mon auréole qui est tombé du ciel, mais c’est vrai que nous sommes passé à travers du plafond pour venir la chercher.

- Ton auréole, répéta lentement le policier qui craignait avoir devant lui un jeune déséquilibré mental. Je te remercie pour ces précieux renseignements, mon petit.

L’agent lui ouvrit la portière arrière de sa voiture en lui disant :

- Le mieux serait de t’asseoir ici pendant que je discute avec ton copain à deux cornes!

- Tison n’est pas mon copain, monsieur. Je lui ai simplement promis de passer trois jours sur terre en sa compagnie. Ensuite, je vais retourner au ciel avec l’âme de monsieur Paichel.

- Oui, c’est tout à fait normal voyons! Donc, installe-toi confortablement, veux-tu?

Puisque Tison jurait sur tous les diables qu’il était le fils d’un démon réputé, le policier l’envoya rejoindre son compagnon dans la voiture. Il invita ensuite Paichel à se placer les mains sur le capot afin de pouvoir le fouiller. Il lui dit d’une voix calme:

- J’ignore ce que vous leur avez dit pour qu’ils se croient obligés de me raconter des stupidités mais nous allons régler cette histoire au poste.

- Je me demande si vous croyez aux anges monsieur l’agent car j’ai bien l’impression que vous aurez bientôt des ennuis!

Le policier décida tout de même de lui passer les menottes alors que le pauvre clochard demeura sagement à plat ventre sur le capot. Alors la voiture s’éleva lentement du sol.

- Dépêchez-vous de monter puisque Tison et moi avons décidé d’aller visiter la ville, dit joyeusement le chérubin.

- Minute vous deux, s’écria le policier en ouvrant la portière. Savez-vous que c’est un vol de voiture que vous faites, petits farceurs?

- Oh oui monsieur, s’empressa de répondre le petit ange amusé. C’est justement un vol en voiture que nous allons faire au-dessus de la région.

Le policier s’accrocha à la portière et Paichel demeurait prudemment à plat ventre sur le capot pendant que son chien sautait sur le coffre arrière en lui jappant :

- Moi j’aime bien ce genre de voyage surprise, mon maître. C’est dommage que tu ne puisses voir grand chose dans ta position.

- Ce n’est pas le moment de te moquer de moi, lui cria son maître d’une voix sèche. Si tu trouves cela amusant de voir un homme avec des menottes, cela ne me fait pas rire du tout!

- Et dire qu’on nous accuse, nous les chiens, d’avoir un mauvais caractère!, jappa naïvement le St-Bernard.

Il n’y avait pas seulement le clochard qui trouvait sa position inconfortable. Le policier était toujours accroché à la portière comme un capitaine qui refuse de quitter son navire. Le chérubin lui dit en riant :

- Pourquoi demeurez-vous à l’extérieur, monsieur? Vous pourriez tomber et vous blesser gravement vous savez!

- Laisse-le faire, lui cria Tison en sautant joyeusement sur la banquette arrière comme s’il s’agissait d’une trampoline. Le policier va se casser le cou et moi je m’en fous...La, la, la...

Le chérubin qui n’appréciait pas du tout l’attitude de son meilleur ennemi sans coeur, passa son doigt autour de son auréole en s’exclamant :

- Si c’est tout le respect que tu portes envers un pauvre homme, mon Tison, je vais t’enseigner les bonnes manières. Tu veux sauter n’est-ce pas? Alors SAUTE!!!

Au même instant, le petit diable fut propulsé par une force invisible qui le fit sortir par le toit de la voiture. Tison monta dans les nuages avant de chuter tête première dans une rivière. Le policier étonné s’empressa de crier à Paichel :

- C’était quoi cette boule rouge qui vient de plonger dans la rivière?

- C’était simplement ce petit diable de Tison, lui répondit ironiquement son prisonnier. Il ne faudrait plus vous étonner de quoi que se soit avec ces anges fugueurs monsieur l’agent incrédule!

- Je vous crois, je vous crois. Mais je vais tout de même vous tenir responsable des dommages causés au toit de ma voiture.

- Et moi alors, qui va payer pour refaire le toit de ma maison?, lui demanda le clochard, toujours à plat ventre sur le capot. Écoutez, comme vous le constatez vous-même, je suis innocent. Par conséquent, j’exige que vous m’enleviez immédiatement ces menottes qui me donnent un air de bandit.

- Vous ne voyez pas que je suis occupé , se contenta de répondre le policier qui tentait désespérément de s’introduire dans la voiture.

- Ah bon, que faites-vous au juste?

- J’essaie de sauver ma vie!

- Et la mienne alors, lui répondit Paichel sans hésiter, vaut-elle moins chère que la vôtre? Que vais-je faire si je chute avec vos menottes monsieur l’agent Tarzan?

- Rien du tout, c’est évident. De toutes manières, avoir vos mains libres ne vous aiderait pas à voler comme un canard, n’est-ce pas!

- Vous n’êtes vraiment pas drôle si vous voulez mon avis! Mais si je tombe, je serai simplement en avance pour mon rendez-vous avec Saint-Pierre!

Le policier se retrouva finalement assis derrière son volant. Il retira sa casquette pour s’éponger le front avant de s’exclamer à haute voix :

- Ste-Tabarnouche-de-colline-de-bines, pourquoi faut-il que se soit toujours moi qui se laisse entraîner dans les embêtements de Paichel? Je devrais tout laisser tomber et chercher à refaire ma vie comme chanteur populaire! Des anges! J’ai arrêté des anges! Je pourrais toujours écrire sur mon rapport que l’un d’eux était un genre de Hell angel, mais pour l’autre cela se complique.

L’homme se retourna pour s’adresser à Angélo, mais le chérubin disparut aussitôt sous ses yeux étonnés.

- Tiens, voilà mon autre témoin qui vient de disparaître!

- Pas du tout monsieur, lui répondit l’ange à présent assis près de lui. Vous désirez me parler, n’est-ce pas? J’espère que vous n’êtes pas fâché contre moi, monsieur? Tison a vraiment été impoli envers vous et je me suis permis de le faire sortir de votre voiture.

- Bien au contraire, tu devrais m’enseigner l’art de faire lever ainsi les mauvais garnements. Dans mon métier de policier, cela m’aiderait parfois à donner une leçon aux bandits mal-élevés, Ste-Tabarnouche-de-colline-de-bines!

- Ste-Tabarnouche est votre sainte préférée monsieur le policier?

- Pas que je sache, mon petit! C’est simplement un patois.

- Un pas toi, c’est un pas vous alors?, demanda naïvement le chérubin amusé.

- Pardon? Oh, tu n’y es pas voyons; un patois est simplement une expression.

- Comme Sainte-Bénite alors? Mais permettez-moi de vous avouer que je ne connais pas de Sainte-Tabarnouche-de-colline-de-bines au ciel. Il doit sûrement s’agir d’une sainte remarquable pour être aussi discrète même au ciel!

- Oh, mais c’est la patronne des collines de beans, tu sais!

- Vous vous moquez de moi, n’est-ce pas?

- Oui, je blaguais mon petit ange. Mais entre nous, tu n’es pas un véritable ange, n’est-ce pas?

- Oh oui monsieur, je suis un ange du ciel et même un chérubin qui chante dans le Choeur des anges.

- Pas vrai! Ainsi tu es un chanteur? Moi aussi j’adore chanter pour mes compagnons de travail qui me demandent constamment la chanson : Mexico.

- Vous voulez bien chanter pour moi monsieur l’agent?

- Bien, si tu me prends par les sentiments, je veux bien te chanter Mexico. Tu connais cette célèbre chanson?

- Pas du tout monsieur l’agent.

- Ce n’est pas grave. Disons qu’elle a été popularisée à l’époque par un monsieur qui s’appelait : Louis Mariano.

L’agent Leblanc chanta donc Mexi...mex...i...co et le petit ange en apprit très vite les paroles et la mélodie. Ils chantèrent joyeusement pendant que Paichel se frottait le nez sur le capot en gémissant :

-C’est incroyable, je risque à tout moment de rouler en bas et ces deux ingrats ne trouvent rien d’autre à faire qu’à chanter? Ils devraient pratiquer le Panis Angelicum pour mon enterrement!

- Tu exagères mon maître, jappa calmement pudding qui était assis sur le toit de la voiture pour avoir le museau dans le vent. Tu devrais dormir un peu; non ne dort pas puisque tu as cette fichue manie de rouler en bas du lit pendant ton sommeil.

La voiture-patrouille planait lentement au-dessus de la vallée de l’Outaouais. On aurait dit un tapis volant, coiffé de deux bonnets rouges et bleus. C’est alors qu’apparût le petit diable encore tout trempé. Il fallait s’attendre à le voir s’en prendre à Angélo. Mais étrangement, il s’était installé sur la banquette arrière et se contentait de se croiser les jambes et les bras. Il maugréa bientôt ces mots entre ses dents pointues :

- Il m’a toujours menti! Lui, un coureur de jupons? Mon oeil, le père!

- Mais que se passe-t-il au juste Tison?, s’empressa de lui demander son meilleur ennemi à présent assis près de lui. Je ne t’ai encore jamais vu aussi triste tu sais! Tu m’en veux terriblement de t’avoir fait sortir de la voiture, n’est-ce pas?

- C’est évident que je t’en veux, grosse tête d’innocent. Par ta faute, j’ai cessé d’admirer mon père. Je viens de le surprendre à confectionner lui-même ses jupons. Il pouvait bien se vanter d’être le plus grand collectionneur de jupons de l’enfer celui-là!

Angélo se plaça une main devant sa bouche pour étouffer son rire tandis que Tison ajouta tristement :

- Et dire qu’il passait son temps à m’expliquer comment s’y prendre pour les obtenir des dames! Il mériterait que je dise à Lucifer qu’il n’est qu’un vantard et un maudit menteur.

- Je pense que ton père a abusé de ta confiance, lui répondit son compagnon amusé par les tristes propos de son ennemi. Toutefois, est-ce une raison pour le rendre ridicule auprès des autres diables?

- Tu as raison mon ange jello! De toutes manières, si mon père cherche à me gronder pour m’être aventuré sur terre sans sa permission, je lui dirai simplement que je désirais lui faire une surprise en lui trouvant des aiguilles pour son moulin à coudre!

- Mais de quel moulin s’agit-il, voyons?

- De celui que mon père cache tout près d’ici, si tu tiens à le savoir petit curieux! Lorsque j’ai chuté dans la rivière, un courant m’a d’abord entraîné sous un pont et ensuite dans une crevasse qui débouche dans une grande caverne d’une montagne arrondie. C’est là que se trouve la manufacture secrète de mon père. J’y ai vu pas moins de dix mille jupons accrochés un peu partout sur les parois. Dans un coin se trouvait des gros rouleaux de matériel de toutes sortes. Mon maudit père était installé derrière son moulin à coudre et cousait de la dentelle autour d’un jupon rose. Il se disait à haute voix que ce jupon-là aura appartenu à une riche princesse anglaise!

Le petit diable devint ensuite silencieux et surtout encore plus triste. Il soupirait tandis que de la fumée sortait de ses oreilles. Il boudait sans aucun doute, c’est évident! Angélo s’adressa alors au policier en disant d’une voix amusée :

- Mais que faut-il faire monsieur l’agent? Je n’ai encore jamais vu Tison aussi nostalgique depuis des millénaires vous savez! Je n’aimerais pas qu’il me boude pour l’éternité, Sainte-Bénite!

- Je pense que le père de ton copain de l’enfer aurait besoin d’une bonne leçon, lui répondit le policier en se grattant le menton. Si tu veux bien remettre gentiment ma voiture sur la route mon petit, je vais vous conduire dans un entrepôt de linge et d’objets usagés. Tison y trouvera sans doute des jupons ayant appartenu à nos grands-mères, car il faut le dire, ce genre de vêtement n’est plus tellement à la mode de nos jours. Je suis convaincu que son père brûlera d’envie en cherchant à connaître le secret de son petit diable.

- Oh oui alors, s’écria aussitôt le démon qui se voyait déjà devant son père, les bras remplis de jolis jupons. Je vais lui montrer mes trophées de chasseur de jupons. Il devra admettre que je suis encore plus habile que lui dans ce domaine puisque j’en posséderai des vrais et ayant même appartenus à des grandes dames qu’on appelle grands-mères!

Angelo fit donc redescendre lentement la voiture sur une route de campagne. Paichel n’attendait que cet instant pour sauter en dehors du capot. Il se tortilla donc en criant :

- Aidez-moi voyons! Vous ne voyez pas que je nage comme un poisson hors de l’eau! Ces maudites menottes ne devraient servir qu’à accrocher les beignes qui ont des trous.

- On dirait bien que vous avez de la difficulté à bouger!, lui répondit le policier qui venait à peine de sortir de sa voiture. Vous n’avancez pas en gigotant ainsi mon cher prisonnier. J’ai bien envie de vous laisser là et ainsi, je n’aurai plus à vous sortir de vos mauvaises habitudes.

- Mais de quelles habitudes monsieur l’agent?, demanda le fermier qui entendit au même instant le bruit de la clef introduite dans l’une des menottes.

- Vous avez cette fichue habitude de me mêler à toutes vos sottises, lui répondit l’autre en l’aidant à se relever. J’ai cette vague impression que vous n’allez pas demeurer sagement à la maison si je vous laisse partir.

- Vous avez deviné juste monsieur l’agent 007! Puisque je n’ai que trois autres jours à vivre, j’ai fermement l’intention d’aller m’amuser en ville. Demain, je m’occuperai de trouver un nouveau maître pour mon pauvre Pudding.

- Ah non, répliqua l’autre d’un air agacé. Votre dernière escapade en ville a nécessité l’intervention des corps policiers de la ville de Hull, de Gatineau, d’Ottawa et d’Aylmer. Mais entre nous, c’était quoi cette folle idée de vous promener avec des poules en laisse? Cela nous a valu des centaines d’appels de gens en colère. Puis, savez-vous combien d’accidents de circulation vous avez provoqué au juste lorsque vous avez perdu le contrôle de vos quarante poulettes? Je vais vous le dire afin que vous sachiez ce qu’il en a coûté de votre insouciance. Il y a eu trente-deux accrochages. Là, je ne compte pas les vingt-quatre personnes qui ont été mordues par vos volatiles, ainsi que la disparition de soixante chiens et chats qui se sont échappés d’une fourrière accidentée. Nous avons même eu droit aux reproches des représentants de la Société protectrice des animaux pour avoir osé sortir vos poules des commerces en les saisissant par le cou! Et pour finir, qui a rencontré sur la route un vieux fou qui marchait sans se presser en compagnie des dix poules qui lui restait?

- C’est vous, évidemment!

- Ce jour-là, j’aurais dû poursuivre ma route plutôt que de vous laisser monter à bord de ma voiture-patrouille avec vos oiseaux de malheur. Vos maudites poulettes ont eu le temps de faire cinquante trous dans ma casquette, de déchirer le tissu de la banquette arrière, de grignoter le fil du radio-émetteur et surtout, de me faire des crottes partout...

- Sacré-nom-d’un-chien, s’exclama Paichel en lui tapant amicalement l’épaule, je n’aurais jamais pensé vous avoir traumatisé à ce point avec mes poulettes! De toutes manières, le juge a parfaitement compris ma position dans cette affaire. Je venais d’acheter quarante poules sur le marché. Puisque je ne pouvais leur demander de me suivre comme mon brave chien Pudding, il a bien fallu que je les promène en laisse. Tout allait relativement bien jusqu’au moment où mes poules passèrent devant la boutique d’un taxidermiste. C’est alors qu’elles paniquèrent en voyant un renard empaillé dans la vitrine.

- Vous n’avez jamais songé à utiliser un camion pour transporter vos poules, non?

- Mais si voyons! Le problème c’est que je n’avais pas les moyens de me louer ce genre de véhicule. J’ai même songé à emprunter le transport en commun. Malheureusement, le chauffeur n’a jamais voulu m’accorder un rabais pour mes poulettes!

- C’est ça, moquez-vous de moi monsieur Paichel. Mais ce soir, vous n’irez pas en ville pour me causer d’autres problèmes, n’est-ce pas? Montez donc gentiment dans la voiture et surtout, de grâce, ne TOUCHEZ À RIEN!!! Tabarnouche-de-colline-de bines que j’ai hâte d’être muter dans une autre région pour ne plus vous retrouver sur ma route!

Paichel venait de prendre place près du policier lorsqu’il entendit celui-ci proposer aux anges fugueurs d’aller à présent dans cet entrepôt de son ami.

- Mais pourquoi voulez-vous aller dans un entrepôt?, demanda le fermier étonné.

- Ce petit diable a besoin de jupons, répondit le policier en le fixant dans les yeux.

- Ah bon, c’est une idée comme une autre! Mais si vous recherchez des jupons, vous ne croyez pas que vous en trouverez encore plus au comptoir de la St-Vincent de Paul?

- Jamais, s’écria le petit démon d’une voix apeurée. Je ne veux surtout pas de jupons qui sentiront l’eau bénite! St-Vincent de Paul est sans doute ce commis qui travaille derrière le comptoir et comme diable, je ne tiens pas du tout à le rencontrer.

- Rassure-toi Tison, s’empressa de lui dire Angelo d’une voix calme. Monsieur l’agent a dit qu’il nous conduisait à un entrepôt et non à un comptoir. Mais au fait, c’est quoi un entrepôt?

- Tu ne sais pas que c’est un gros pot dans lequel on entre pour y prendre des jupons, tête de ouate! On ne t’apprend rien au ciel mon saint innocent?

- J’admire tes connaissances, se contenta de répondre le chérubin en baissant les yeux.

Au même instant, il se mit à pleuvoir. C’était même une averse qui risquait d’inonder l’intérieur de la voiture et ses passagers. Paichel siffla deux fois et Pudding vint aussitôt à son signal en tentant de passer par le toit percé. Sa grosse tête obstrua le trou au grand plaisir de son maître.

- C’est très bien, lui dit Paichel en souriant comme un enfant. Reste là mon brave compagnon afin d’empêcher l’eau d’entrer.

- Hé bien monsieur Paichel, s’exclama le policier amusé, j’avoue qu’il vous arrive parfois de bonnes idées.

Tison et Angélo n’étaient pas du même avis. Le gros St-Bernard affectueux s’amusait à leur lécher la tête. Ce supplice ne dura toutefois qu’un court moment puisque la voiture s’arrêta devant un hangar. Une foule d’articles étaient dispersés autour de cette boutique de bric-à-brac. Un homme à l’allure négligée sortit de son magasin en mordant dans un gros cigare éteint. Il s’empressa de serrer la main du policier dès que celui-ci sortit de la voiture pour venir à sa rencontre.

- Mais c’est mon bon ami Roland!

- Salut Éphrème, je suis bien heureux de te revoir tu sais! Tu peux sûrement m’aider dans les circonstances. Je sais que tu ramasses n’importe quoi et même des guenilles. Tu n’aurais pas quelques vieux jupons dans ton entrepôt?

- Sans doute dans un coin, mon Roland, lui répondit son ami étonné par sa demande inusitée.

- C’est ça un entrepôt dit Tison d’un air déçu. On dirait un vieux saloon de l’enfer!

- Quoi? Ne me dis pas qu’il existe des tavernes en enfer?, demanda Paichel d’une voix amusée.

- Pourquoi pas! Nous avons plusieurs tavernes mais personne n’y prend la moindre consommation.

- Ah bon, c’est stupide, lui dit Angélo en riant. À quoi servent vos tavernes si vous n’avez rien à boire dans celles-ci?

- C’est cela l’enfer, répondit son meilleur ennemi en soupirant tristement.

Le marchand invita le policier à le suivre avec les autres passagers. Lorsqu’il vit Paichel vêtu comme un clochard et les deux anges, il s’exclama joyeusement :

- C’est pourtant vrai, c’est l’Halloween ce soir! Avez-vous reçu plusieurs friandises les enfants?

- Oh oui monsieur, lui répondit Angélo qui avait encore le tour de la bouche tachée de chocolat.

Une fois à l’intérieur du magasin, Tison suivit le marchand dans un coin où l’homme y entreposait pêle-mêle des vêtements usagés. Il fixa la montagne de linge en disant au petit démon excité :

- Tu vas sûrement trouver des jupons si tu fouilles dans ce tas de linge. Pour moi, tu veux faire un cadeau à ta mère mon jeune?

- Non, je veux donner une leçon à mon père, lui répondit froidement le diable avant de se lancer tête première dans la butte de vêtements démodés.

Le marchand vint ensuite retrouver son ami policier et lui dit en riant :

- Dis-moi, c’est qui ce petit diable mon Roland? J’espère qu’il n’a pas l’intention d’offrir des jupons à ses blondes puisqu’ils sont tous de la taille d’un parachute!

- Je pense que ce Tison n’y verra pas la différence, dit ironiquement l’agent de police.

Paichel s’était déjà aventuré dans un autre coin de la boutique en compagnie du chérubin. Une petite statue attira aussitôt son attention.

- Oh, regardez monsieur Paichel! C’est la statue de mon père.

- De St-Michel Archange! s’écria le clochard d’une voix émue.

- Oui, c’est mon papa. Il est beau n’est-ce pas?

- Il est surtout le genre de personnage que je n’aimerais pas devoir combattre, n’est-ce pas? J’ose croire qu’il ne me tiendra pas responsable de ta fugue sur Terre mon petit ange.

- Un ange ne doit jamais mentir monsieur Paichel. S’il faut avouer à mon père m’être aventuré sur Terre sans sa permission, j’en supporterai seul les conséquences.

Le fermier lui fit un large sourire complaisant avant de fouiller dans ses poches. Il en sortit quelques pièces de monnaie.

- J’ai exactement un dollar et vingt-cinq. C’est peut-être suffisant pour t’acheter cette statue que tu pourras offrir à ton père pour son anniversaire.

- Vraiment!

Le chérubin rit de bon coeur puisque tout le monde sait bien qu’un ange n’a pas d’âge et par conséquent, pas d’anniversaire de naissance. Mais pour ne pas déplaire au généreux clochard, il accepta son présent.

Tison se présenta bientôt devant le marchand en transportant des centaines de jupons sur ses bras tendus.

- Wais, j’espère que tu vas me faire un prix vraiment raisonnable pour ces jupons, mon Éphrème!, demanda le policier en le fixant dans le blanc des yeux. Comme je suis certain que Tison refusera de sortir d’ici sans tous ces jupons, je préfère t’avertir qu’il va faire un véritable carnage dans ta boutique s’il se fâche. C’est un vrai petit démon celui-là. Alors penses-y...

- Et cela veut dire quoi en argent, mon Roland?

- J’ai quatre dollars et trente-deux exactement.

- C’est pas beaucoup mais disons que c’est suffisant.

Le marchand prit alors l’argent d’un air indifférent en examinant ensuite Paichel s’approcher en tenant la jolie statue de St-Michel.

- Bon, est-ce qu’il faut que je demande un prix ridicule pour cette statue mon Roland?

- Donne l’argent au monsieur, demanda le clochard au chérubin qui tendit aussitôt les cinq pièces au marchand.

- Est-ce suffisant monsieur pour acheter cette statue?

L’ami du policier fixa les pièces dans sa main ouverte en disant d’une voix étonnée :

- On dirait bien des pièces d’or, mais je suis convaincu qu’il s’agit d’un autre tour de Roland.

- Puis-je les examiner, demanda aussitôt le clochard en les mordant les unes après les autres. Je pense mon cher monsieur que ce petit ange a changé mes vulgaires pièces en or véritable!

Tison ne laissa pas Paichel en dire d’avantage puisqu’il s’écria en examinant son butin de jupons :

- Regarde Angélo, j’ai de quoi faire damner mon père avec ça! Alors j’ai décidé de mettre un terme à notre pacte car je suis trop pressé de retourner chez-moi.

- À notre prochaine querelle amicale, lui répondit le chérubin en le saluant de la main.

Le petit démon disparut comme par enchantement mais le marchant incrédule fixa aussitôt les mains du policier pourtant immobiles.

- Montre-moi comment tu as fait disparaître ce jeune, voyons! Écoute, je sais que tu fais un peu de magie et cela m’a toujours fasciné ces trucs de disparition.

- De quels trucs veux-tu parler mon Éphrème? Tu vois bien que je n’ai rien fait? Ce petit diable a véritablement disparu, n’est-ce pas!

- J’ai compris, lui répondit son ami d’un air agacé. Je finirai bien par trouver un magicien qui voudra m’initier à la prestigi---quelque chose!

- L’agent Leblanc a parfaitement raison, enchérit Paichel sans hésiter. Vous ne pouvez nier le fait que même des pièces de monnaie ordinaire ont été mystérieusement changées en or sous vos yeux!

- De l’or? Non, je n’y crois pas du tout. Il s’agit d’un autre truc de magie mon pauvre monsieur. Comme je connais Roland, vous devriez vous méfier de ses bons tours! Pour vous prouver que je suis insensible à ce genre d’illusion, je vous offre ces pièces en souvenir de l’Halloween.

Le marchand lança chaque pièce dans les mains ouvertes du clochard reconnaissant. Roland haussa les épaules en disant à son ami trop généreux :

- Je vais revenir demain pour te payer généreusement les jupons et la statue avant que tu déclares faillite! Salut mon Éphrème.

- Achète-moi plutôt un livre sur la magie puisque tu refuses de me donner tes trucs, lui répondit son ami en le reconduisant à sa voiture.

L’auto de patrouille roula de nouveau sur la route. Paichel et Roland regardaient droit devant eux sans échanger un seul mot. Angélo était assis à l’arrière en compagnie de Pudding et examinait le ciel étoilé à travers le trou du toit. La nuit était très belle et le petit ange semblait rêver à son monde si différent de la terre. Le chérubin caressait les oreilles du St-Bernard en soupirant. Paichel se retourna pour lui dire en souriant:

- Je sais que tu songes déjà à remonter au ciel puisque Tison ne te retient plus sur terre. Mais puis-je te demander de m’accorder une seule journée à vivre afin que je puisse trouver un nouveau maître pour Pudding?

- C’est à cela que je songeais monsieur Paichel. Je vais vous accorder cette journée avec joie. De toute façon, j’ai l’intention d’aller visiter le Mont St-Michel en France. Je vous demanderais cependant d’être prêt à me suivre lorsque je reviendrai vous chercher en compagnie de la mort. Vous savez, je n’ai pas ce pouvoir de venir chercher des âmes. Le mieux serait de ne pas nous attendre.

Le chérubin disparut sans attendre en laissant notre pauvre homme qui n’avait plus qu’une autre journée à vivre. Le policier qui venait d’entendre la conversation dit d’une voix hésitante :

- Ainsi, ce n’était pas une mauvaise farce? Vous allez vraiment devoir paraître devant St-Pierre?

- Oui mon cher Roland. Puis-je vous appeler ainsi?

- Pourquoi pas Paichel! De toutes manières, je n’ai plus qu’un seul jour à vous surveiller, n’est-ce pas?

- C’est long une journée mon Roland, répondit le clochard en riant. Puis, ce petit ange a oublié sa statue. Il faudra bien qu’il revienne la chercher en même temps que ma pauvre âme.

La voiture s’arrêta devant la vielle maison du fermier. Le policier serra vivement la main du pauvre homme en tentant de retenir ses larmes.

- Adieu Paichel.

- Adieu mon Roland. Allons, vous n’allez tout de même pas vous émouvoir et surtout commencer à me regretter! Puis, vous savez, je vais me sentir plus à l’aise en HAUT.

- Je vous crois Paichel.

L’agent Leblanc regarda son ami s’éloigner vers la maison et Paichel dit à son chien fidèle :

- Ce soir, je vais te laisser dormir à la maison.

- Près de ton lit comme lorsque j’étais encore un chiot?

- Oui, il m’arrive parfois d’avoir peur la nuit et ta présence me réconfortera mon brave Pudding.

- Ste-Tabarnouche-de-colline-de-bines, gémit le policier en s’essuyant une larme collée sur son nez, je n’aurais jamais cru possible m’attacher autant à ce Paichel de malheur!

Dès l’aube, Paichel se présenta chez l’un de ses voisins qu’il savait déjà debout à cette heure et lui offrit son St-Bernard. Il eut un grand soupir de soulagement lorsque le cultivateur lui dit sans hésiter :

- Bien sûr que je veux m’occuper de votre St-Bernard, dit monsieur Christopher Latimer. Ce sont mes enfants qui vont s’en réjouir puisqu’ils me parlent constamment de Pudding.

- Toujours en bien, j’espère?

- Bien entendu Paichel. Votre chien est une bonne bête vous savez!

Paichel lui présenta les cinq pièces d’or et exigea qu’il les prenne sans discuter.

- Je tiens à payer la nourriture de Pudding. Si vous le trouvez digne d’une récompense, je vous suggère de lui acheter des biscuits et surtout du pudding au caramel. Vous n’aurez pas à vous plaindre de sa conduite et de sa fidélité. L’été, Pudding aime bien dormir à la belle étoile sauf lorsqu’il pleut. Vous pourrez venir chercher sa niche car je pense qu’il y tient énormément! Puis, c’est à prévoir qu’il se sentira moins dépaysé s’il peut la conserver. À l’occasion, vous pourrez le laisser courir les lièvres. Il ne chasse pas pour tuer mais pour jouer avec ses amis des champs. Pudding est comme un gros bébé enjoué qui ne ferait de mal à aucun être vivant.

- Votre chien sera bien traité chez-moi. Mais je ne comprends pas pourquoi vous désirez me le confier Paichel?

- C’est que je dois quitter la région ce soir, monsieur Christopher. Puis, là où je vais, je ne pense pas qu’on y accepte les animaux.

Le soir venu, Paichel s’installa confortablement sur son lit et joignit les mains en attendant la mort. Puis, il examina les quatre murs de sa chambre.

- Bon, je suis prêt à partir...je pense! Il ne faudrait surtout pas que j’oublie la statue. Le mieux serait que je la conserve dans mes bras car j’ignore si je pourrai revenir la chercher après ma mort. Sacré nom d’un chien, j’espère que Roland n’est pas trop déçu de se débarrasser de moi! Il va certainement me manquer là-haut puisque je le trouve très sympathique malgré tout!

Le mourant étira un bras vers la table de chevet qui était en réalité une caisse de liqueur recouverte d’une nappe de papier. Après avoir saisi la statue de St-Michel, il la serra contre sa poitrine et s’endormit rapidement.

La même nuit, l’agent Leblanc était affecté à la surveillance routière. Stationnée à la sortie d’une route secondaire, sa voiture fantôme passait inaperçue. En temps normal, le policier pouvait s’attendre à arrêter plusieurs automobilistes en défaut. Pourtant, ce soir-là, personne ne semblait vouloir se laisser piéger par son radar. Il attendait en se disant à haute voix : “ Tabarnouche de colline de beans, j’ai bien l’impression que ce n’est pas mon soir pour courir les bandits! Et dire que j’avais drôlement envie de me changer les idées avec mon boulot! Je ne sais pas si je devrais quitter mon poste un moment pour aller voir si mon ami est encore de ce monde. Non, j’ai déjà assez d’embêtements avec mon chef pour prendre un tel risque. Je pense qu’il ne m’a pas cru lorsque je lui ai dit qu’un météore était responsable du trou dans le toit de la voiture-patrouille. ”

Dès qu’il eut terminé sa phrase, Roland s’endormit. Ce n’était pas dans ses habitudes, il faut le préciser. Toutefois, ses aventures de la veille devaient l’avoir épuisé au point qu’il osa s’assoupir pendant son travail. Il rêvait qu’il sortait de sa voiture pour aller satisfaire un petit besoin naturel. Il vit alors Paichel et Angélo gravir lentement un long escalier dont les longues marches dorées et dentelées comme un nuage semblait toucher le ciel. Celui-ci se trouvait à environ cent mètres de la voiture fantôme et conduisait évidemment au ciel. Le fermier semblait flotter au-dessus des marches. En réalité, c’était la mort qui le transportait sous son bras puissant. Le pauvre homme criait :

- Sacré-nom-d’un-chien, je ne suis pas encore mort pour me laisser transporter comme une poche de patates!

- Allons, lui dit Angélo qui suivait derrière, vous êtes mort monsieur Paichel même si vous vous croyez encore en vie. Donc, le mieux est de faire le mort au lieu d’agir comme un vivant qui résiste encore.

- Je ne comprends rien à cette philosophie angélique mais je vais t’obéir pour te faire plaisir!

L’homme cessa de se débattre et le chérubin lui dit en regardant vers le haut de l’escalier :

- Nous sommes arrivé monsieur Paichel. Encore quelques marches et c’est tout. Puis, vous savez, j’ai l’impression que votre ami policier aimerait nous suivre au ciel.

- Ce sacré Roland veut sans doute gagner son ciel en venant me tenir compagnie, dit ironiquement le clochard.

En effet, l’agent Leblanc était si curieux de nature qu’il s’était déjà approché de l’escalier brillant. Alors le chérubin lui dit en souriant :

- Mais montez donc monsieur l’agent! J’aimerais bien vous présenter à St-Pierre.

- J’arrive, lui répondit le policier qui était déjà excité à l’idée de rencontrer cet illustre saint.

Angélo l’attendit et lui prit ensuite la main en serrant la statue sur sa poitrine. Roland lui proposa de la tenir afin de justifier sa présence au ciel. Il retira même sa casquette pour la dissimuler dans son manteau.

- Mais que faites-vous au juste monsieur l’agent? Vous êtes drôle!

- Mais non voyons, tu sais bien qu’il ne faut jamais arriver les mains vides au ciel. Donc, je vais me faire passer pour un livreur de saintes statues!

Même si le policier blaguait, le petit ange crut bien faire en faisant un geste de passe-passe devant lui. L’agent Leblanc se retrouva vêtu d’un costume de moine Franciscain.

- Ainsi monsieur l’agent, dit-il en riant, vous aurez vraiment l’air d’un saint homme!

Le trio parut enfin devant Saint-Pierre. Celui-ci tendit les bras au chérubin en disant:

- Te voilà Angélo! Heureusement pour toi, ton père a été absent tout le temps que tu as passé sur terre. Il n’est pas important de lui parler de cette histoire d’auréole puisqu’elle est retrouvée. À propos, tu m’as apporté l’âme qui a touché la première ce pur anneau d’or?

- Bien, c’est-à-dire que cette âme est vraiment occupée sur terre, répondit timidement le chérubin.

- Ah oui, cette âme est trop occupée pour me rencontrer?, demanda le sage gardien du ciel d’un air enjoué.

- Vous savez, il s’agit d’une âme qui mène une vraie vie de chien, ajouta Angélo d’un air embarrassé.

- Ainsi, demanda le vieillard amusé, cette pauvre âme mène une vie de chien mon Angélo? Il faudrait peut-être me dire son nom?

- Il s’agit de St-Bernard, répondit le chérubin en rougissant rapidement.

- Mais c’est parfait, s’écria joyeusement Saint-Pierre en plaçant sa main sur l’auréole du petit ange. Je te laisse volontiers entrer au ciel avec ton anneau. Tu peux rejoindre à présent les autres chérubins pour la pratique générale. St-Thétiseur sera heureux de te revoir dans le Choeur des anges.

- Mais que dois-je faire de l’âme de monsieur Paichel, bon Saint-Pierre? Elle s’est portée volontaire pour remplacer celle de St-Bernard, vous savez!

- Vraiment! Mais quelle belle âme que celle qui accepte de se sacrifier pour les autres!

Le vieillard tendit les bras au clochard en lui disant d’une voix bienveillante :

- Approchez donc belle âme que je vous embrasse! Je ne voudrais pas vous retenir au ciel plus longtemps puisque c’est St-Bernard qui a été le premier à toucher l’auréole d’Angélo. Je vous autorise à retourner sagement sur terre en attendant votre dernière heure. De toutes manières, vous allez probablement rencontrer cet illustre St-Bernard et j’aurais un petit présent à lui offrir de ma part.

- Un présent?, demanda Paichel d’un air embarrassé. Ce n’est vraiment pas nécessaire vous savez!

Le fermier tendit tout de même la main pour se faire déposer une boîte de pudding au caramel dans celle-ci. Le vieillard riait de bon coeur en opinant de la tête. Il ne pouvait en vouloir à Angélo d’avoir tenté de lui faire croire à cette âme de St-Bernard. Mais comme personne ne peut tromper le gardien de la porte du ciel, le bon Saint-Pierre ajouta :

- Je me demande Angélo à quoi tu songeais exactement pour ne pas m’avouer simplement la vérité? Un St-Bernard tu sais n’est pas une bonne ou une mauvaise âme. Il faut parfois accepter d’avoir l’air ridicule plutôt que de laisser un autre se dévouer à sa place. Monsieur Paichel n’a pas songé à son chien lorsqu’il a accepté de le remplacer, mais à toi. Il voulait sans doute t’éviter de paraître ridicule devant moi.

- Mais alors bon Saint-Pierre, lui répondit le chérubin repentant, puis-je vous demander une grande faveur?

- Oui mon ange!

- Je crains que le démon du midi cherche à s’emparer de l’âme de monsieur Paichel lorsqu’elle retournera sur terre. Puis-je l’escorter jusqu’au moment où celle-ci aura réintégré son corps?

- Personne ne pourrait me ravir l’âme de Paichel, dit une voix amusée.

En effet, la Sainte Vierge apparut au même instant devant le clochard ému par la beauté de la merveilleuse Dame. Il se jeta aussitôt à ses pieds en gémissant :

- Oh belle Dame, je me trouve indigne de votre bienveillante protection!

- Je le crois également, répondit-elle en riant. Je pourrais t’accompagner sur terre si, de ton côté, tu me promets de te conduire dignement.

- Je suis votre obligé, répondit Paichel en lui baisant affectueusement les mains. Je vous promets tout ce que vous me suggérez d’une aussi agréable voix.

Le clochard joignit ensuite les mains en demeurant agenouillé devant la Vierge. Il lui dit :

À vos pieds madame s’agenouille ce pauvre Paichel
Lui que vous avez enfin éloigné des folâtres gazelles
Ayez pitié de mon âme...goudronelle
En acceptant en échange un coeur de ménestrel!

Je vous prie belle et radieuse Mère éternelle
Avant que mes genoux ne s’usent jusqu’aux aisselles
D’accepter le bras d’un clochard...sauterelle
Puisque tel un insecte, je dévore le champ de votre regard miel


Pour vous, je boirais tout un bain d’eau de javel
Afin de mourir blanchi entre vos ailes
Car plus rien ne m’appartient dans ma sotte cervelle
Que ce doux souvenir de vous avoir vu au ciel


La Vierge amusée lui fit signe de se relever. Paichel lui présenta son bras en souriant. Il était d’une galanterie parfaite. Ils descendirent lentement le long escalier menant sur terre. Ensuite, Angélo chuchota quelque chose à l’oreille de Saint-Pierre. Le vieillard fit signe au policier de s’approcher.

- Quel est votre nom?, lui demanda le vieillard en se grattant la barbe.

- Roland Leblanc mon bon Saint-Pierre.

- Leblanc? C’est un nom qui sonne propre vous savez! Angélo vient de me faire une révélation en affirmant que vous êtes un excellent chanteur. Il aimerait vous voir réaliser l’un de vos plus grands rêves puisque bientôt nous fêterons la naissance de Jésus.

Le policier se retrouva aussitôt devant le fantastique Choeur des anges, composé de milliers de chérubins. St-Thétiseur était assis devant le gros orgue en forme de cumulus et entourée par des oiseaux de toutes sortes. Le Choeur était dirigé par nul autre que Saint-Valentin. On demanda à l’agent Leblanc de se placer devant une fenêtre en forme de coeur. Il s’agissait en réalité d’un gros nuage par lequel le policier voyait tous les peuples de la terre. Saint-Pierre lui dit :

- Chantez monsieur Leblanc pour toutes les nations de la terre et vous serez accompagné par le Choeur des anges.

C’est ainsi que le policier entonna joyeusement le “ Minuit Chrétien ”. Il réalisa son rêve d’être soliste dans une grosse chorale. Une fois le chant terminé dans toute sa beauté et puissance, le policier se réveilla. Il n’était plus certain d’avoir rêvé puisqu’il portait encore le costume franciscain. Une main se posa lentement sur son épaule et une voix amusée dit naïvement :

- Vous ne pourriez pas me reconduire chez-moi?

C’était ce sacré Paichel en chair et en os. Une fois installé près de son ami, le fermier lui dit en souriant :

- Je pense que nous revenons de très loin, n’est-ce pas Roland? À votre place, j’éviterais de raconter cette aventure invraisemblable pour vous éviter le ridicule auprès de vos amis. Par contre, vous pourriez me dire ce que vous ferez demain?

- Demain? Oh, je vais sûrement me reposer mon cher Paichel.

- C’est parfait, lui répondit le fermier en se frottant les mains. Que diriez-vous de vous reposer en m’aidant à refaire le toit de ma chaumière?

- Ste-Tabarnouche-de-colline-de-bines, savez-vous au moins planter des clous?

- Pas du tout, lui répondit l’autre pour le taquiner.

Bientôt, on vit la voiture fantôme du policier disparaître au bout de la route recouverte de brumes matinales.

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